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Djamel Bensmaïl, musicien, artiste peintre et militant du Hirak algérien, victime de la barbarie aveugle et de la manipulation.
Djamel Bensmaïl, musicien, artiste peintre et militant du Hirak algérien, victime de la barbarie aveugle et de la manipulation.

Le 1er mars 2026, 94 personnes comparaissent de nouveau devant la Cour d’appel d’Alger pour le lynchage du militant Djamel Bensmaïl et les incendies dévastateurs qui ont ravagé la Kabylie en août 2021. Après des condamnations à mort contestées, des allégations de torture et une cassation par la Cour suprême, ce nouveau procès est une chance — peut-être la dernière — pour la justice algérienne de se réhabiliter.

⏱ Chronologie clé de l’affaire

  • 11 août 2021 — Lynchage public de Djamel Bensmaïl à Larbaâ Nath Irathen (Kabylie)
  • Août–octobre 2021 — Arrestations massives, diffusion de « pseudo-aveux » à la télévision d’État
  • 24 novembre 2022 — 49 personnes condamnées à mort en première instance + 7 par contumace
  • Octobre 2023 — La Cour d’appel d’Alger confirme 38 condamnations à mort
  • 28 novembre 2024 — La Cour de cassation casse l’arrêt et ordonne un nouveau procès
  • 1er mars 2026 — Nouveau procès de 94 accusés devant la Cour d’appel d’Alger

1. Les faits : ce qui s’est passé le 11 août 2021

Djamel Bensmaïl, musicien, artiste peintre et militant du Hirak algérien, originaire de Miliana, s’était rendu volontairement à Larbaâ Nath Irathen pour prêter main-forte aux victimes des incendies de forêt qui ravageaient la Kabylie. Il venait aider, non nuire.

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À son arrivée, des habitants l’ont faussement accusé d’être un incendiaire parce qu’il n’était pas originaire de la région. Conscient du danger, il s’est lui-même présenté au commissariat local pour s’expliquer. Une foule s’est progressivement massée autour du bâtiment, sur la place principale de la ville, avant de l’en extirper de force. Il a été poignardé, traîné sur l’asphalte, tué, puis brûlé sur la place publique. Quasiment toutes les étapes de ce meurtre ont été filmées par une dizaine de téléphones portables et massivement partagées sur les réseaux sociaux, plongeant l’Algérie entière dans l’effroi.

Contexte : Les incendies de forêt qui se propageaient simultanément dans toute la Kabylie avaient fait au moins 90 morts, dont 33 militaires, et brûlé 89 000 hectares. La population était dans un état de deuil collectif et de rage extrême.

2. La police a-t-elle livré Djamel à la foule ?

C’est le nœud central de l’affaire, et la réponse officielle est profondément troublante. Le directeur de la police judiciaire a déclaré en conférence de presse que le non-recours aux tirs de sommation résultait d’« instructions du Haut commandement afin d’éviter tout dérapage ». En d’autres termes : les policiers avaient des armes, ils avaient des ordres, et cet ordre était de ne pas tirer.

La version du parquet prétend que la foule a encerclé le fourgon cellulaire et que certains y sont entrés malgré les efforts des policiers pour protéger Djamel. Mais les vidéos diffusées racontent une autre histoire : des membres de la foule sont montés dans le fourgon sans être stoppés, et Djamel en a été extrait sans résistance suffisante des forces de l’ordre présentes. Le commentateur Noureddine Boukrouh a tranché sans détour : « la police a livré Djamel Bensmaïl à la foule. »

3. L’instrumentalisation politique du drame

L’affaire ne s’est pas arrêtée au lynchage. Elle a rapidement été transformée en instrument politique par les autorités algériennes. Dès le 10 août 2021, le ministre de l’Intérieur affirmait publiquement que les incendies étaient volontaires — un discours officiel qui a créé un climat de chasse à l’homme et désigné les militants kabyles comme coupables présumés.

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Le tribunal a par la suite condamné par contumace le chef du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) à la perpétuité, les autorités ayant accusé ce mouvement séparatiste d’être responsable des incendies et du meurtre. Les poursuites engagées contre au moins dix accusés condamnés à mort semblent reposer uniquement sur leurs affiliations politiques ou leurs liens présumés avec le MAK — sans aucune preuve de leur présence sur les lieux du crime. Quatre de ces dix accusés se trouvaient à l’étranger au moment des faits.

🚨 Alerte droits humains : Depuis avril 2021, les autorités algériennes utilisent l’article 87 bis du Code pénal pour des accusations de terrorisme ciblant des militants, des journalistes et des défenseurs des droits humains — en violation des normes internationales.

4. Les violations du droit à un procès équitable

Violation constatéeDétails
Aveux sous la tortureAu moins 5 accusés ont déclaré avoir subi des chocs électriques, des simulacres de noyade et des menaces de viol pour extorquer des aveux, utilisés comme preuves au procès.
Présomption d’innocence bafouéeDes chaînes de télévision algériennes ont diffusé des vidéos de 12 accusés semblant « avouer » avant tout jugement.
Contre-interrogatoire refuséLe tribunal a refusé aux avocats de la défense le droit de contre-interroger les témoins de l’accusation, y compris les policiers.
Accusés absents des lieux4 accusés condamnés à mort se trouvaient à l’étranger au moment des faits. Aucune preuve de présence sur les lieux n’a été apportée pour au moins 10 condamnés.
Peine capitale après procédure inéquitableEn droit international, une condamnation à mort issue d’un procès inéquitable est considérée comme une peine arbitraire par l’ONU.
Pour mieux comprendre le factuel.

5. Ce qu’exige Amnesty International

« L’enquête entachée d’irrégularités et le procès manifestement inéquitable qui ont conduit à ces condamnations à mort odieuses ternissent l’image de la justice algérienne. Ce nouveau procès offre aux autorités algériennes une occasion cruciale de mettre fin à cette parodie de justice, de réparer les violations passées et de garantir l’obligation de rendre des comptes sans recourir à la peine capitale. »
— Diana Eltahawy, directrice régionale adjointe MENA, Amnesty International (février 2026)

Amnesty International demande que le nouveau procès garantisse le droit à une audience publique et équitable, à une défense adéquate et à l’audition des témoins. L’organisation exige également que toutes les allégations de torture fassent l’objet d’enquêtes approfondies et impartiales, et que les aveux extorqués sous la contrainte soient écartés comme preuves. Les personnes détenues uniquement pour avoir exercé pacifiquement leurs droits fondamentaux doivent être immédiatement libérées.

Il est important de rappeler que l’Algérie n’a procédé à aucune exécution depuis 1993. Le recours à la peine de mort après un procès inéquitable constituerait une violation grave du droit international.

6. Une phrase d’une grandeur morale rare

Au milieu du chaos institutionnel et de la douleur, une voix s’est levée pour éviter la spirale de la violence intercommunautaire. Noureddine Bensmaïl, le père de Djamel, venu récupérer la dépouille de son fils, a déclaré :

« Nous ne voulons pas la fitna, les Kabyles sont nos frères. J’ai perdu un fils et j’ai gagné une wilaya. »
— Noureddine Bensmaïl, père de Djamel

Cette phrase, d’une dignité rare, a été reconnue comme ayant contribué à éviter une escalade de violences intercommunautaires entre Kabyles et non-Kabyles dans une période d’extrême tension.

7. Ce que ce procès révèle sur l’état de la justice algérienne

L’affaire Djamel Bensmaïl condense plusieurs pathologies institutionnelles. Elle illustre d’abord comment une rumeur amplifiée par la douleur collective et la désignation officielle d’un ennemi peut transformer des individus ordinaires en meurtriers. Elle révèle ensuite une défaillance — ou une complicité passive — de l’État dans sa mission première : protéger les personnes sous sa garde. Enfin, elle documente l’instrumentalisation systématique d’un drame populaire pour frapper des adversaires politiques désignés.

Le nouveau procès du 1er mars 2026 est donc bien plus qu’une affaire criminelle. C’est un test de souveraineté judiciaire. La Cour d’appel d’Alger peut choisir de confirmer l’image d’une justice téléguidée, ou d’écrire une page différente de l’histoire judiciaire algérienne.

52 personnes sont actuellement en détention dans cette affaire. Parmi elles, des militants, des personnes dont la seule présence dans les dossiers repose sur leur appartenance politique, et certains qui n’étaient pas en Algérie au moment des faits.

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